Dans le 19e arrondissement de Paris, Jordan, artiste textile autodidacte, partage chaque semaine sa passion du tufting avec des adultes autistes, accueillis par l’association Le Silence des Justes. L’ancien adolescent placé en foyer, veut aujourd’hui transmettre le message que peu importe d’où l’on vient, tout est possible.
« Depuis le premier jour où j’ai commencé le tufting, je me suis dit qu’il fallait que je me donne les moyens d’en vivre. » Au Silence des Justes, dans le 19e arrondissement de Paris, les pelotes de laine colorées s’empilent. Dans cette structure qui accompagne des adultes autistes, Jordan, 33 ans, passe un peu de temps chaque semaine avec ces jeunes personnes. Avec son pistolet à tufter, il met de la musique et se met au travail avec son petit groupe. À côté, l’artiste vit quasiment au rythme de cette discipline artisanale depuis plusieurs années. Elle consiste à créer des œuvres textiles à l’aide, par exemple, de fils de laine.
Une adolescence mouvementée
Son univers artistique tourne autour des formes, des couleurs et des “wave forms”, ces motifs ondulés devenus sa signature. « Je travaille sept jours sur sept, avec très peu de jours de repos », explique-t-il. Pourtant, rien ne prédestinait Jordan à cette carrière artistique. Jordan grandit avec sa mère, sans connaître son père. Lui-même se décrit comme un adolescent turbulent. Il traîne beaucoup dehors, fait « pas mal de bêtises » et finit par avoir des problèmes avec la justice.
À 13 ans, il est placé en foyer. Mais contre toute attente, cette période devient un tournant dans sa vie. « Là-bas, on m’apprend que je peux avoir un avenir professionnel, un avenir social », se souvient-il. Des années plus tard, à 27 ans, il découvre le tufting presque par hasard, en regardant une vidéo sur internet. Et immédiatement, il s’accroche aux fils.



Jordan avec Victor et Marco lors de l’atelier au Silence des Justes à Paris
« Je me suis dit : ça, j’en suis sûr, je peux le faire. »
À l’époque, Jordan vient du graffiti et se dit que relier cette culture urbaine à cette pratique plus artisanale serait une belle idée. « Au début, c’était très catastrophique. J’ai fait des nuits blanches à faire ça », raconte-t-il en souriant. Autodidacte, il apprend seul, expérimente et poste ses créations sur Instagram. Puis les premières commandes arrivent. Une, puis deux, puis davantage encore. « Ça fait deux ans que j’en vis vraiment » dit-il. Entre le graffiti et la mercerie, Jordan a trouvé sa voie.
Créer ensemble
Depuis février dernier, Jordan s’est lancé un nouveau défi. Chaque mercredi, il rejoint les locaux du Silence des Justes, dans le 19e arrondissement de Paris, pour donner un atelier artistique. L’association accompagne des adultes autistes au quotidien à travers différentes activités et temps collectifs. Pendant près de deux heures, Jordan anime des ateliers de tufting avec Jérôme, Loïc, Victor et Marco. À ses côtés, son ami Ilan propose également des ateliers de peinture autour du portrait et du street art. Le jour de notre reportage, Jordan installe soigneusement son matériel : les pelotes de laine, les toiles tendues et son pistolet à tufter. Puis il invite chacun des résidents à venir créer une forme ou un motif. Toujours derrière eux, il guide leurs gestes et les rassure.
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Petit à petit, les séances deviennent bien plus que de simples ateliers créatifs. « Aujourd’hui, on crée, on rigole et on partage un moment humain », résume Jordan. Au fil des semaines, des liens forts se créent. Certains résidents, qui communiquent peu au quotidien, finissent par travailler côte à côte dans le calme. « Au début, ils étaient introvertis, ils ne voulaient pas trop mettre la main à la pâte. Mais petit à petit, on s’est familiarisés avec eux. Aujourd’hui, la différence est flagrante, c’est le jour et la nuit. »
Une relation de confiance
Jordan apprend aussi à connaître les sensibilités de chacun. Il sait, par exemple, que Jérôme peut vite s’emporter lorsqu’il se sent stressé ou contrarié. Alors il adapte immédiatement sa façon de lui parler et de l’accompagner. Quand Jérôme a besoin d’être rassuré, Jordan lui ouvre volontiers les bras pour une étreinte. Une présence calme, presque celle d’un grand frère protecteur.
Au-delà de l’aspect artistique, ces ateliers permettent aux résidents de développer leur motricité, de gagner en confiance et surtout de créer quelque chose dont ils peuvent être fiers. Les œuvres réalisées ensemble seront bientôt accrochées dans les murs de l’association ou directement dans les chambres des résidents. Jordan et Ilan rêvent même d’aller plus loin : exposer ces toiles dans une galerie d’art.



À gauche, le tableau en cours des artistes en herbe, au milieu et à droite, la tapisserie et le tableau terminés
« Tout est possible »
Pour Jordan, ces ateliers portent aussi un message plus large. Celui de croire en soi, malgré les difficultés ou le regard des autres. « Il faut faire comprendre à n’importe quel jeune que tout est possible. L’art, ce n’est pas uniquement devenir rappeur. On peut tout faire. Ce qu’on a en tête, on peut le créer. Il faut juste se donner les moyens et être bien entouré. »
Dans la salle d’activité de l’association, les dernières lignes de laine prennent forme sur la toile. Avant de ranger son matériel, Jordan observe le travail réalisé collectivement. En bas de l’œuvre, il ne manque plus qu’une chose, les noms des artistes, Jérôme, Loïc, Victor et Marco.
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