Et si, un jour, les cicatrices n’étaient plus perçues comme des marques à cacher, mais comme des histoires à réinventer ? Sur la peau de certaines femmes, les traces du cancer du sein ne disparaissent pas : elles se transforment. Inspirées, sans toujours le savoir, par le kintsugi, cet art japonais qui sublime les fissures avec de l’or, elles choisissent de faire de leurs cicatrices un point de départ plutôt qu’un souvenir douloureux.
Depuis plusieurs années, l’association Soeurs d’encre accompagne les femmes après un cancer du sein grâce au tatouage artistique. Cette démarche sensible et engagée propose une autre forme de reconstruction, plus intime et profondément personnelle. Ici, il ne s’agit pas d’effacer, mais bien de se réapproprier son corps, son histoire et son combat.

Reprendre possession de son corps
Maëlle, 37 ans, porte sur son corps les traces de six années de combat contre le cancer. Pour elle, chaque geste du quotidien peut devenir un rappel, comme ce moment où, en sortant de sa douche, son regard se pose instinctivement sur ses cicatrices de mastectomie. « C’est compliqué… Ce n’est pas joli, ce n’est pas féminin. Ça résonne toujours. »
Pour elle, le tatouage représente une étape décisive, le début d’un nouveau chapitre. Aux côtés de Phuphi, tatoueuse bénévole de l’association depuis 2019, Maëlle s’apprête à franchir un cap : celui de transformer ces marques en quelque chose de choisi. Malgré l’appréhension liée à l’aiguille, une autre émotion prend le dessus : l’espoir de pouvoir se sentir à nouveau sienne. « Les avant/après sont incroyables. Ne plus voir les cicatrices, c’est tout ce dont on a besoin. Fermer la page d’un chapitre. »
Plus de cinq heures de travail, près de 60 centimètres de cicatrices à recouvrir : au-delà du geste technique, c’est un véritable basculement qui s’opère. Ce tatouage marque la fin d’un chapitre, six années de traitements, un cancer, deux récidives et, peut-être, pour la première fois, la sensation de reprendre pleinement possession de son corps.

Transformer la cicatrice en récit de vie
Dans les salons de Sœurs d’Encre, chaque tatouage raconte une histoire singulière. L’encre ne cherche pas à dissimuler, mais à redonner du sens. Peu à peu, les femmes se redressent, se regardent autrement et renouent avec leur corps. Les stigmates ne disparaissent pas, mais ils cessent d’être centraux. Ils s’effacent derrière une nouvelle perception : celle d’une beauté reconstruite. Le tatouage devient alors une reconstruction à part entière, en complément de la médecine, sur un terrain plus intime : celui de l’image de soi.
Aujourd’hui, Sœurs d’Encre est reconnue comme soin oncologique de support. Une reconnaissance qui confirme l’impact réel de cette démarche. À l’occasion d’Octobre Rose, l’association organise chaque année Rose Tattoo, où des tatoueuses bénévoles offrent des tatouages de reconstruction à des femmes ayant traversé la maladie. Réparer un corps ne consiste pas seulement à refermer une cicatrice. C’est aussi transformer le regard que l’on porte sur soi. Et parfois, il suffit d’un trait d’encre pour transformer une cicatrice en force.
- Voir aussi le reportage vidéo sur Soeurs d’Encre
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